Apport d’une discussion entre collègues : qu’est-ce qu’une enfant qui va bien ?

Je viens vous présenter ici une réflexion autour de la question « qu’est-ce qu’un enfant qui va bien ? ». J’ai rédigé cette réflexion au sein d’un de mes mémoires d’études et il me semble soulever quelques questions fondamentales. Cet article vient notamment soulever des questions autour du bilan cognitif mais ne cherche pas à donner des réponses. Je souhaite ici venir questionner mon travail, le mettre à distance. Je pense que cette réflexion peut être utile à tous : parents ou praticiens afin de venir confronter les faits, les ressentis et soulever l’importance du travail en équipe.

Cette réflexion se pose suite à la rencontre avec Aïcha une petite fille qui est en CE1 à l’époque où je la rencontre. A cette époque je suis psychologue clinicienne stagiaire dans un établissement scolaire allant de la maternelle jusqu’au lycée. Je vois Aïcha car elle présente des difficultés en classe et  nous espérons ainsi pouvoir la faire accompagner par une auxiliaire de vie scolaire (AVS). Cette rencontre s’oriente donc autour d’un bilan psychométrique (échelle de Wechsler)[1] et psychoaffectif.

Suite à ce bilan je discute avec ma collègue psychologue stagiaire qui suit Aïcha. Pour moi, Aïcha est une enfant qui va bien. Du point de vue intellectuel, Aïcha se maintient dans la moyenne faible des enfants de son âge avec un raisonnement fluide (capacité à résoudre des problèmes nouveaux) dans la moyenne des enfants de son âge. Selon moi l’empêchement de ses compétences se situent en premier lieu dans le bilinguisme (franco-turc) puis dans une certaine fluctuation attentionnelle et une difficulté visuo-spatiale. J’ai du mal à entrevoir que cette petite fille puisse aller mal. A ce moment-là, je n’avais pas encore investigué les tests psycho-affectifs, et ceux-ci ne me semblaient pas particulièrement inquiétants. Une fois la timidité passée, elle est très agréable dans le contact, enjouée, participative. Elle montre qu’elle a besoin d’être soutenue et rassurée sur ses compétences mais rien ne semble sortir du lot. Pourtant, à la lecture de l’anamnèse[2] je vois que cette petite a vécu des choses particulièrement difficiles lors de sa naissance. Aïcha a un frère jumeau, tous deux sont nés prématurément à 6 mois et demi car Aïcha était en souffrance fœtale. Durant sa première année de vie, elle a développé une maladie génétique entrainant l’obligation pour Aïcha d’être « branchée » à une sonde et nourrie en permanence sous peine de danger létale. Avant le diagnostic et la prise en charge de cette pathologie, elle était tombée dans le coma, entrainant l’inquiétude de la famille et des équipes médicales. Pendant les longues nuits à l’hôpital, sa maman venait dormir à côté d’elle et lui tenir la main toute la nuit. À la sortie de ces mois d’hospitalisation, la maman a fait dormir les deux jumeaux l’un à côté de l’autre, voulant retisser des liens entre eux. Depuis Aïcha va beaucoup mieux. Elle doit cependant être régulièrement suivie afin d’éviter toute rechute. L’inquiétude est néanmoins encore bien présente chez la maman. Le frère jumeau d’Aïcha a redoublé son CP, il s’agit de la première fois qu’ils ne sont pas dans la même classe. Nous pouvons penser qu’après tous ces événements et la séparation d’avec son frère Aïcha pourrait montrer des séquelles plus importantes. De plus la maman d’Aïcha est très malade. Face à tout cela, la manière d’entrer en lien, de se construire et d’investir les taches scolaires pourrait être entravée. Cependant, comme je l’ai dit plus haut, Aïcha se maintient. Elle reste à la surface, elle ne sombre pas. Sans avoir lue les éléments d’anamnèse je trouvais que cette petite fille allait plutôt bien. Je me pose ainsi la question :

Qu’est-ce qu’une enfant qui va bien ? À quel niveau le bilan psychométrique permet de mettre en lumière les difficultés d’un enfant ?

Je discute de tout cela avec ma collègue. Dans le suivi, Aïcha, est tout à fait différente. Elle vient mettre en difficulté ma collègue et montre des attitudes de collage venant faire jouer ce qu’elle a pu vivre lors de ses premiers temps de vie. Apparemment en classe elle est plus à l’image de ce que j’ai pu percevoir : une petite fille timide mais qui semble joyeuse. Je dis à ma collègue qu’Aïcha est une enfant qui va bien. Cela la laisse perplexe. Qu’est-ce qu’un enfant qui va bien ? Je me questionne sur ce paraitre d’Aïcha.

Lors de sa naissance Aïcha a été confrontée immédiatement à la survie. Il fallait qu’elle s’accroche. Je me demande alors si cela ne se rejoue pas dans son rapport aux apprentissages. Elle semble survivre face à la demande scolaire. Elle se maintient tout juste, fait de son mieux, parait aller bien.

[1] Les échelles de Wechsler sont des échelles d’intelligence très utilisées en Europe afin de définir un coefficient intellectuel (QI). Elles sont adaptées à l’âge du patient et sont composées de plusieurs subtests mettant en jeu des processus mentaux divers. Elles se basent sur des scores statistiques.

[2] Reconstitution de l’histoire du patient au moyen de ses souvenirs et de ceux de son entourage en vue d’orienter le diagnostic.